Vendredi 25 novembre 2005 5 25 /11 /2005 14:17

La pratique du placement et du travail d’enfants est une vieille tradition. A l’origine, elle répondait à une fonction de socialisation. Cette circulation de l’enfant était destinée à lui préparer un avenir meilleur, il était généralement confié à des parents ou à des amis de la famille dont le lieu de résidence offrait des structures d’éducation ou de formation, ou dont la situation socioprofessionnelle ou économique était meilleure que celle de ses parents. Au Bénin, le phénomène est dénommé vidomengon (littéralement “enfant confié à quelqu’un” en fon, la principale langue parlée dans le sud du pays). Pascal Zantou, se souvient : “J’ai été un vidomengon. J’ai été élevé par une de mes tantes à qui mes parents peu fortunés m’avaient confié. J’allais parfois travailler aux champs avec ses propres enfants. Mais jamais je n’ai été victime de mauvais traitements. C’est une période de ma vie qui a contribué à faire de moi ce que je suis aujourd’hui et dont j’ai conservé d’excellents souvenirs.”
Malheureusement, le négoce d’enfants s’est développé à partir de cette tradition de placement, de travail-socialisation et de migration des populations... Un commerce qui se présente sous deux formes : trafic interne et trafic transfrontalier. Le circuit du trafic interne est banalement classique. Il met en liaison les milieux ruraux et les grands pôles urbains que sont Cotonou, Porto-Novo et Parakou. Les principales victimes sont des enfants (surtout des fillettes) âgés de 4 à 15 ans, non scolarisées ou ayant abandonné l’école pour diverses raisons, provenant des zones les plus pauvres et issues de familles nombreuses. Ce trafic est généralement organisé avec l'“accord” des parents, qui sont d’autant plus facilement abusés par les trafiquants que le contact est souvent établi par un proche ou une connaissance de la famille. Au Bénin, le taux de natalité reste élevé. Résultat, les frais d’entretien d’éducation de leur progéniture dépassent largement les capacités des familles. L’enfant, qui autrefois n’avait pas de prix, devient ainsi un lourd fardeau. Dans le trafic transfrontalier, les intervenants et les intermédiaires sont beaucoup plus nombreux : démarcheurs, passeurs, placeurs, transporteurs. Les pays d’accueil sont le Nigeria, la Côte-d’Ivoire et surtout le Gabon, considéré comme un eldorado, où réside une forte colonie bénino-togolaise et où les enfants “accueillis” travaillent comme domestiques dans les maisons, au marché ou dans les plantations. Pour Pascal Zantou, il n’y a aucun doute : l’analphabétisme et la misère sans cesse grandissante sont les principales causes de cette perversion.
Il faut dire que le Bénin est classé parmi les pays les plus pauvres du monde. Le revenu brut moyen d’un ménage rural de taille moyenne (sept personnes) était de 121 600 FCFA (1 216FF) par an en 1997, le taux de dépendance (proportion d’enfants de moins de 10 ans à charge du ménage) étant de 30%. Le niveau d’alphabétisation est estimé à 20,9% pour les femmes et à 47,8 % pour les hommes. “Les effets désastreux de la crise écononomique en cours, la dégradation du système éducatif formel, la paupérisation des paysans, l’épuisement des sols en milieu rural sous la pression démographique et le déficit moral se sont conjugués pour faciliter l’organisation du trafic d’enfants au Bénin”, confirme un rapport daté de juillet 1998 et élaboré à la suite d’un atelier sous-régional sur le trafic des enfants domestiques en Afrique de l’Ouest et du centre par I’Unicef et diverses ONG locales. Autant dire qu’il serait vain de prétendre combattre efficacement ce fléau sans faire reculer la pauvreté de façon significative, sans une mobilisation générale de toutes les institutions, aussi bien des pays pourvoyeurs que des pays d’accueil, doublée d’une collaboration étroite à tous les niveaux.
Est-ce l’énormité de ce défi qui paralyse les autorités béninoises ? Toujours est-il pas une seule décision concrète n’a été prise pour renforcer le contrôle des frontières béninoises. Pis, aucune stratégie n’a été mise en place pour tenter de combattre ce sinistre commerce.  A sa décharge, il faut reconnaître que le Bénin manque cruellement de moyens pour engager une telle lutte : sur le plan matériel, il dispose d’une brigade des mineurs fantomatique, formée d’une poignée d’agents et disposant de quelques véhicules poussifs pour contrôler les 114 763 km² du territoire ; une insuffisance cruelle d’effectifs et d’équipements qui frappe également la police des frontières.
Certes, il existe des textes de loi et des règlements réprimant le trafic d’enfants. Mais, globalement, le dispositif juridique demeure encore largement inadéquat face à l’ampleur du phénomène et à l’ingéniosité des passeurs. Lorsque la police intercepte des convois d’enfants en partance pour l’étranger et que, de ce fait, les trafiquants sont pris en flagrant délit, les magistrats qui doivent les sanctionner se plaignent de ne pas trouver les dispositions d’ordre juridique à appliquer. Les trafiquants ont encore de beaux jours devant eux.

 

N° 145 - OCTOBRE 2001 AFRIQUE  PAR VALENTIN HODONOU

http://www.afrique-asie.com/archives/2001/145oct/145benin.htm

Publié dans : Bénin - Par Laetitia
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